Malgré une entente avec le Ghana sur un prix plus
rémunérateur pour les planteurs, la Côte d’Ivoire n’arrive pas à
maintenir le prix de son cacao. La pandémie et une demande atone
n’aident pas, mais les industriels sont également à la manœuvre.
Mettant de côté leur concurrence habituelle, le Ghana et la Côte
d’Ivoire, qui représentent deux tiers de la production mondiale, se sont
mis d’accord en 2019 pour peser sur les prix et percevoir plus que les 6
à 8% du business du cacao revenant habituellement aux pays producteurs.
Les deux initiateurs de ce que d’aucuns appellent l’Opep du cacao ont
ainsi créé le DRD, le « différentiel de revenu décent », destiné à mieux
rémunérer les planteurs. Il s’agit d’un montant de 400 dollars (328,70
euros) la tonne venant s’ajouter au cours de Londres, que les
industriels s’étaient engagés à verser à partir de la campagne de
production 2020/2021.
Mais en coulisses, certaines grandes entreprises étaient très tôt à
la manœuvre pour ne pas payer ce différentiel. C’est l’américain
Hershey, propriétaire des marques Reese’s et Rolo, qui a mis le feu aux
poudres. Pour ses approvisionnements de décembre 2020, Hershey avait
acheté plus de 250 000 tonnes de fèves sur l’InterContinental Exchange
(ICE) de la Bourse de New York et non pas, comme à l’accoutumée, auprès
des pays producteurs ou de négociants. Cette manœuvre lui permettait
d’éviter de payer le DRD négocié, puisque les fèves dont il était
question avaient été produites avant l’entrée en vigueur de l’accord. Ce
contournement a immédiatement déclenché la colère des régulateurs
ivoirien et ghanéen, le Conseil ivoirien du Café-Cacao (CCC) et le Ghana Cocoa Board
(Cocobod), qui ont brièvement suspendus les programmes de durabilité et
menacés de retirer leurs licences aux sociétés contrôlées par Hershey,
avant que cette dernière n’entérine définitivement le principe du
paiement du différentiel de revenu décent et que les sanctions soient
levées.
Les stocks augmentent en Côte d’Ivoire…
Tout n’est pour autant pas pour le mieux dans le meilleur des mondes
pour le DRD. Dans un contexte de surproduction liée à une baisse de la
demande suite à la pandémie de Coronavirus – l’Organisation internationale du cacao, l’ICCO s’attend à un excédent de 100 000 tonnes pour la saison 2020/2021[i]
-, le différentiel de revenu décent se retourne contre le cacao
ivoirien qui ne trouve plus preneur. Les fèves récoltées sont stockées
depuis des mois dans les magasins des coopératives. Reuters a estimé
qu’en janvier 100 000 tonnes de fèves étaient bloquées dans les fermes
et les coopératives, ce qui représentait environ un tiers de la
production mensuelle de la Côte d’Ivoire à cette époque de l’année.[ii]
Pour continuer à vendre aux filiales des six multinationales en Côte
d’Ivoire (Barry Callebaut, Cargill, Ecom, Olam, Sucden et Touton), le
Conseil Café-Cacao a dû diminuer son différentiel d’origine de… 400
dollars la tonne ou 220 FCFA par kilo, « ce que plusieurs observateurs commentent comme un remboursement forcé du DRD sur le prix d’origine.»[iii]
L’association nationale du cacao de la Côte d’Ivoire (GNI) a d’ailleurs
demandé au CCC de mettre fin à la domination de ces 6 multinationales
pour les exportations de la Côte d’Ivoire.
Les pisteurs ont profité des circonstances pour proposer aux fermiers
d’acheter leur production entre 650 et 850 FCFA/kg. Des milliers de
planteurs qui pensaient voir leur situation s’améliorer suite à la
fixation du prix bords champs à 1000 FCFA par les autorités ivoiriennes
ont vu leurs espoirs s’envoler, une situation qui a relancé la
contrebande de cacao entre la Côte d’Ivoire et le Ghana où les
producteurs peuvent vendre leurs fèves entre 850 et 900 FCFA par kilo.[iv]
… et la part du cacao Ivoirien diminue dans les stocks en Europe et aux Etats-Unis
La baisse de la demande mondiale n’est toutefois pas la seule cause
de la mévente du cacao ivoirien et des faibles prix payés aux planteurs.
La part du cacao ivoirien dans les stocks des marchés à terme en Europe
et aux Etats-Unis diminuent. Les stocks de l’ICE Futures Europe ont
baissé de 43% entre octobre et fin février, et la part du cacao ivoirien
y est passée de 17% à 13%, alors que la part du cacao nigérian
augmentait de 12% à 25% et que celle des cacaos d’autres origines
restait stable à 3%. La tendance est la même aux Etats-Unis, dans un
contexte d’augmentation des stocks cette fois. La part du cacao ivoirien
ne représente plus que 55% des stocks certifiés de l’ICE Futures US
contre 75% en octobre.[v] Pour un opérateur interrogé par CommodAfrica : « Cette
baisse des volumes de Côte d‘Ivoire continue à trouver son explication
dans l’application du différentiel de revenu décent (DRD). Les stocks
certifiés ivoiriens ont été consommés au fil des mois depuis
l’implantation du DRD. »[vi]
Pourtant, Michel Arrion, le directeur de l’ICCO le répète à l’envi, les prix mondiaux du cacao sont bien trop bas : « Il n’y aura pas de réponse aux problèmes de durabilité du cacao en Afrique de l’Ouest sans une augmentation des prix mondiaux. (…) 2000 dollars la tonne, c’est un tiers des prix du cacao d’il y a quarante ans. » Il faut « intégrer
dans le coût du cacao le vrai coût, celui des externalités de la
déforestation, des infrastructures économiques… Si on intègre tous ces
coûts on arrive à un prix de l’ordre de ce qu’il était il y a quarante
ans.»[vii]
Samuel Poos
L'article "Côte d'Ivoire et industriels du cacao : le bras de fer continue", a été dans un premier temps publié sur le site du Trade for Development Centre d'Enabel
[i] ICCO, Cocoa Market Report, January 2021.
[ii] Ange Aboa, Ivory Coast faces 100,000-tonne cocoa bean pile-up as demand slows, Reuters 13 janvier 2021.
[iii] Côte
d’Ivoire : Les 6 multinationales exigent du CCC des réductions massives
de prix pour acheter 100 000 tonnes de cacao aux mains des exportateurs
ivoiriens, Abidjan.net, 21 février 2021.
[iv] Espoir Olodo, Côte d’Ivoire : regain de la contrebande de cacao dans l’Est, Agence Ecofin, 16 mars 2020.
[v] ICCO Monthly Cocoa Market Report – February 2021.
[vi] CommodAfrica, Chute du cacao de Côte d’Ivoire dans les stocks certifiés des marchés à terme, 18 mars 2021.
[vii] Claire Fages, Pour être durable, le cacao devrait être payé trois fois plus cher, selon l’ICCO, RFI, 26 février 2021.